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L'artiste se promenait, les dimanches, dans les rues désertées de Port Louis... Que voyait-il ? Entre autres les façades de quelques bâtiments de la capitale, tellement vues et revues qu'elles sont devenues invisibles. Si, obnubilés par les exigences de notre quotidien trépidant, nous avons tendance à négliger les trésors visuels qui nous entourent, David Yang nous le rappelle gentiment. Nous sommes loin, ici, des panoramas embrumés de Jiang Jia Jie ou des chevauchées frénétiques du Xinjiang. Même si ces images de Port Louis sont autant de pages de l'histoire de la capitale, les compositions abstraites de David Yang nous rapprochent davantage du cubisme analytique de Piet Mondrian ou des champs colorés de Mark Rothco alliant forme, spatialité et couleur, que de l'art lettré chinois d'avant Wu Guanzhong et Lin Fengmian.

Ma dernière visite à Port Louis date de 2005. Il y a déjà presque une décennie que je ne me suis pas promené dans ses rues. En regardant ces images magiques de David, je me suis laissé prendre par l'enchantement de la mémoire. Je me suis souvenu de ces promenades où, au hasard d'un coin de rue, je suis tombé sur un pan de mur qui ressemblait beaucoup, avec ses taches de peinture affadies et ses affiches décolorées, à une œuvre de Paul-Émile Borduas, peintre de l'École de Paris. Ici, je voyais la façade d'une maison en bois, abandonnée après un cyclone et dont les planches avaient été délavées par le temps; là, les vestiges du mur d'un restaurant appartenant à une autre époque me rendaient pensif. En passant sous le balcon d'un bâtiment de deux étages, je ne pouvais m'empêcher d'être émerveillé devant le caractère composite des rinceaux, suspendus sous la structure. Ayant vu maintes fois de tels ornements, je décelais aisément, dans le style, des emprunts dravidiens ou islamiques. Et je ne pouvais qu'admirer la fantaisie de ces entrelacs, volutes et arabesques dans les motifs ornementaux. Quelques pas plus loin, je contemplais une maison en bois, du XIXe siècle, avec son toit de bardeaux, sa véranda ouverte donnant sur un jardin et son perron en forme d'amphithéâtre. Cette maison bien entretenue, qui semblait vouloir défier le temps, me faisait rêver... « Qui a bien pu y vivre ? Que sont-ils devenus ? » Est-ce que, sur ce banc du jardin, une jeune fille avait attendu son fiancé ? Y avait-il des enfants dans les parages ? J'entendis subitement leurs rires clairs... Ils jouaient à colin-maillard. Le plus jeune avait les yeux bandés. En tâtonnant, il essayait de trouver les autres, embusqués non loin sous les fougères. Derrière moi, tout à coup, les pas cadencés d'un cheval. Un hennissement. Je me retournai vivement : l'asphalte qui revêtait la rue de Bourbon avait disparu. Cavaliers et cabriolets tirés par des chevaux ainsi que lourdes charrettes se bousculaient, au grand dam des piétons, et il n'y avait pas de trottoirs dans cette rue pavée. « Seigneur ! Où suis-je ? Ou plutôt en quelle année ? » Quelle effrayante sensation de ne pas le savoir et de se sentir perdu dans le temps ! Une lueur de lucidité me rappela la série télévisée Dr. Who, où le héros voyageait à travers différentes époques. Une idée me vint : je pourrais peut-être téléphoner à mes parents à Rose Hill pour qu'ils viennent me chercher. Levant la tête vers le ciel, je constatai qu'il n'y avait pas de poteaux de téléphone ou d'électricité. Un morceau de journal qui traînait dans la rue me donna l'heure juste. On était le lundi 2 février 1835. L'esclavage venait, la veille, d'être aboli. Mes parents n'étaient pas encore nés ! Ni le téléphone ou la télévision d'ailleurs...

Luttant contre mon désarroi, je décidai de faire contre mauvaise fortune bon cœur en rejoignant le Théâtre de Port Louis. Je voulais voir à quoi il ressemblait 23 ans seulement après avoir été construit, car il avait 183 ans la dernière fois que je l'avais vu. Il y avait, Place du Théâtre, le café Coignet, où, dit-on, le Cercle de l'Union tenait ses assises. Non loin de là, l'hôtel Gouffier offrait aux voyageurs gîte et repas. Les nombreuses épiceries créoles du coin vendaient le riz malgache à 2 piastres les 100 livres, le boeuf salé à 15 centimes et le jambon à 30 centimes. En descendant la rue de l'Intendance, j'arrivai au port où trois-mâts, bricks, lougres et goélettes produisaient une animation continue. Plus tard, en remontant la rue Labourdonnais, je remarquai que la construction du Fort Adelaïde (La Citadelle) sur la Petite Montagne n'était pas complètement terminée.

Soudain, un bruit atemporel me sortit de ma rêverie. J'étais ici, dans mon bureau, assis devant mon ordinateur, à Laval, en 2014. C'était David qui faisait un appel vidéo Facetime. « Allo Philip ! Je ne suis pas chez moi à Hong Kong. Je suis encore à Shanghai. Je serai de retour le 10 juillet. L'expédition photographique a été un fiasco ! C'était très mal organisé ! »

Philip Lim

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