Le projet Curtis

Le paradoxe de l’exotisme


Il est plus tentant pour un photojournaliste de photographier une manifestante portant un hijab que, de photographier un manifestant portant une casquette de baseball lors d’une manifestation impliquant des représentants de la communauté musulmane. L’attrait que nous avons pour ce qui nous est différent est un bon vendeur pour les médias. Les éditeurs photo des grands quotidiens en demandent, et simultanément, nous essayons de combattre les stéréotypes et la stigmatisation de certains groupes sociaux… Voici le paradoxe de l’exotisme en photojournalisme.

Les codes d’éthiques des chartes des grandes associations de photojournalisme mettent en garde contre cet écueil. La mission du photojournaliste est de représenter une situation le plus fidèlement que possible. Souvent, cette fidélité est quelque peu terne et pas nécessairement accrocheuse ou encore, elle ne répond pas à l’image que l’on aimerait bien se faire d’un certain groupe social.

Edward P. Curtis a été accusé d’être tombé dans ce piège il y a maintenant une centaine d’années. Au début des années 1900, Edward P. Curtis s’était donné le mandat de documenter photographiquement les restes des tribus amérindiennes qui étaient en voie de disparition. Son œuvre, qui s’échelonna sur plus de 40 ans et se couronna par la publication de 24 volumes intitulés The North American Indians, suscita la controverse chez ses détracteurs qui, en étudiant les photographies de plus près, découvrirent que Curtis « déguisait » à l’occasion ses sujets afin de s’assurer d’un certain « exotisme ».

Afin d’illustrer de façon concrète ce phénomène, j’ai entrepris, il y a 10 ans, de créer un exercice de photojournalisme qui permettrait à mes étudiants de goûter à l’ « exotisation » des images. Je tente de recréer les conditions de prises de vue de Curtis et je fournis des accessoires permettant de s’approcher du look Curtis. Les étudiants peuvent ainsi évaluer eux-mêmes les transformations des perceptions que l’on peut avoir d’un individu lorsque ces accessoires exotiques entrent en ligne de compte dans le processus de lecture d’une image.

Au cours des années, l’exercice est devenu populaire auprès des étudiants qui s’y sont investis de plus en plus intensément. La technologie évoluant, les prises de vues sont passées du format 8 po x10 po au dos numérique 2 ¼. Le principe reste toujours le même par contre: s’inspirer des photos de Curtis, exposer à la lumière du jour, utiliser un temps d’exposition de 1 seconde, utiliser une faible profondeur de champ, utiliser un filtre bleu 47B afin de noircir les peaux et effectuer une seule prise de vue par l’enseignant devant la « tribu » d’étudiants.

Le succès de l’exercice est mitigé selon moi. Les étudiants semblent avoir de la difficulté à s’extraire de ce qu’ils ont vécu lors de la session de prise de vue et je ne saurais dire à quel point ils réussissent à isoler l’impact de la composante exotique de l’image. Il reste qu’ils ont beaucoup d’agrément à participer à cette mascarade qui à l’occasion me questionne… Roland Barthes écrivait dans « La chambre claire » : « Si je pouvais sortir sur le papier comme une toile classique, doué d’un air noble, pensif, intelligent, etc.! ».

Merci à tous ceux qui ont participé à cette aventure en particulier Sébastien Lévy et France Godin pour leurs reportages durant les prises de vues.

Martin Benoit

 

Martin Benoit enseigne au département de photographie du cégep du Vieux Montréal depuis 1989. Il s’est surtout spécialisé sur les questions relatives à la déontologie photojournalistique.

 

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Galerie de quelques photos des 10 dernières années

Vidéo du projet en 2006

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Lien vers la controverse autour des images de Curtis

Lien vers Curtis

 

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