L'histoire d'une photographie

La merveilleuse histoire d’une photographie

En 1945, Rose Hill n'était pas la grande ville florissante qu'elle est  devenue aujourd'hui. À peine quelques bâtiments d'un étage entre l'hôtel de ville et la magistrature. De la devanture du Hollywood Studio, sis au 309 Route Royale entre  le magasin Pacific et le bar Nuckcheddie, on avait vue sur la longue muraille blanchie à la chaux  de la demeure du docteur Duvivier. Quelques pas plus loin, la grande cour du Cinéma Hall accueillait tantôt  des  équipes de soccer, tantôt des forains ou encore des troupes de danseurs. Ils venaient  de tous les coins de la planète, et leur seule évocation suffisait à faire rêver le jeune écolier que j'étais. À la gauche du cinéma, il y avait un atelier de réparation d'automobiles, dont le propriétaire, Maxime Motet, individu sympathique et plutôt corpulent, était une des figures pittoresques de la petite ville. Les autobus n'avaient pas de terminus à Rose Hill, ils déversaient directement sur la route Royale leurs flots d'humanité. Ceux qui venaient de Port Louis s'arrêtaient devant la pharmacie Idéale, ceux qui venaient de Curepipe, devant la quincaillerie de Venkatasamy. Il y avait, à quelques pâtés de maisons vers le sud, un étrange bâtiment en pierre noire qui abritait à la fois la gare et le bureau de poste. Et c'est là, qu'enfant, je m'adonnais à un de mes plus grands plaisirs, celui de voir passer le train. J'étais ébahi par la force de la locomotive et j'arrivais même à trouver plaisant l'acre odeur de fumée qui se dégageait de sa cheminée. Plus au sud encore, juste avant qu'on atteigne les digues, on pouvait voir une mystérieuse construction grise toute de lierre vêtue, et qui cachait derrière son silence le bureau de la compagnie de téléphone.

À l'époque, on habitait une petite maison, rue Prince de Galles, située à deux pas du tailleur Smart et du poste de taxi. En 1945, bien des choses se passaient dans cette maison. Mon père avait son bureau à la droite de la véranda; il y travaillait parfois à retoucher les négatifs. La  plupart du temps, il y veillait tard avec ses amis, à parler de la guerre et des victoires des armées chinoises, celle de Chang Kai-sek et celle de Mao, sur l'envahisseur japonais. Ils écoutaient religieusement les nouvelles de la BBC et celles de la France libre, syntonisant au centième de kilohertz près l'énorme poste Phillips que mon père venait d'acquérir, et qui était flanqué d’une carte du Monde parsemée de punaises multicolores et d’une autre montrant la Chine et le Japon, et surmonté du portrait d'un Mao souriant devant les caves de Yen-An.

En Mai 1945, la victoire des alliés sur le front européen fut annoncée. Toute la population se réjouit. On se sentait subitement allégé d'un fardeau. On recommençait à respirer et on pouvait espérer bientôt profiter d'une meilleure alimentation. Il y eut des réjouissances partout à travers l'île. Des milliers de drapeaux des nations alliées faseyaient dans le ciel mauricien tandis que des débris de pétards s'amoncelaient gaiement sur les trottoirs. Il y eut des services religieux spéciaux dans toutes les églises. Le soir, on se réunissait au Champ de Mars pour admirer les feux d'artifice et de joie allumés par les scouts aux sommets des montagnes entourant Port Louis.

Toutefois, il me semblait que quelque chose ne tournait pas rond. En effet, malgré l'allégresse ambiante, je devinais une ombre à la joie de mon père. Un matin du mois d’août, je suis allé lui rendre visite au studio. Il était assis sur un banc avec son ami Hugo Hornung, face à l'appareil photographique. Mon père tenait dans sa main une poire à air reliée à l’appareil. C'était un déclencheur souple qui permettait de se prendre en photo sans l'aide d'un assistant. Il m'expliqua qu'il voulait garder un souvenir de son ami, car ce dernier allait bientôt nous quitter pour la Palestine. Je compris alors la raison de sa tristesse. Il avait essayé, déjà, de m'expliquer la provenance de M. Hugo Hornung. Il m'avait dit qu'il venait de la Tchécoslovaquie, mais que ses ancêtres juifs habitaient auparavant la Palestine. Il avait ajouté que les gens comme son ami Hugo fuyaient les pays européens où ils étaient établis depuis des siècles, parce qu'ils y étaient persécutés par un certain Adolf Hitler, et qu'ils étaient las de cette persécution et voulaient vivre dans un endroit qu'ils pourraient appeler leur pays. Mais tout ça était trop compliqué pour un enfant de six ans, et ce n'est que bien plus tard que je compris l'ampleur de ce qu'il avait essayé de me dire.

Hugo Hornung était arrivé à Maurice sur le M.V. Atlantic le 26 décembre 1940. Son exode, qui avait débuté en octobre à Bratislava, en Slovaquie, le mena au port maritime de Tulcea, en Roumanie, où il s'embarqua sur le M.V. Atlantic en compagnie de 1900 autres Juifs. Il y avait deux autres bateaux dans  le port de Tulcea : 700 Juifs s'embarquèrent sur le M.V. Milos tandis que plus d'un millier firent de même sur le M.V. Pacific. Les trois navires, avec plus de 3600 réfugiés à bord, avaient pour destination la Palestine.

         Fuyant l'Europe nazie, ces Juifs errants voulaient trouver refuge en  Palestine. Malheureusement pour eux, le British Foreign Office et le British Colonial Office eurent vent de leur départ et les attendaient de pied ferme à Haifa. Sir Harold MacMichael, le haut-commissaire de l’État, avait entrepris une campagne contre l'immigration illégale. L'armée britannique appréhenda les navires, et le M.V. Atlantic fut dirigé vers l'Île Maurice.

Hugo Hornung était détenu dans un camp de réfugiés à Beau Bassin. Il y avait en tout 1 580 exilés dont 849 hommes, 635 femmes et 96 enfants. Cent vingt-huit moururent durant l'épidémie de typhoïde et furent inhumés au cimetière de St. Martin. Le camp était entouré de fils barbelés et les détenus ne pouvaient pas y circuler librement. Les hommes étaient séparés des femmes, et même les couples mariés n’étaient pas exemptés. Mon père, qui connut Hugo Hornung peu après l'arrivée de ce dernier à l'Île Maurice, y était installé comme photographe depuis 1938. Il avait son studio au 309 de la route Royale. Durant cette période de la Deuxième Guerre mondiale, l’économie de l’île était au ralenti et les bateaux qui nous ravitaillaient en viandes et en produits laitiers n’accostaient pas souvent à Port Louis : on craignait les sous-marins allemands qui patrouillaient dans cette partie de l’Océan Indien. Mais grâce à cette généreuse nature australe qui nous fournissait pluies et ensoleillements, les fruits et les légumes ne manquaient pas. Chacun s’improvisait fermier, faisant l’élevage des poules, des canards et des cochons. Dans ce contexte économique difficile, peu de gens se faisaient photographier. Mon père devait donc travailler d’arrache-pied afin de pourvoir à notre subsistance. Il cherchait sans cesse de nouveaux clients. Quelqu’un se mariait, il proposait aussitôt des épreuves à rabais en coupant dans ses profits. Il encourageait également les photographes en herbe, ayant instauré un service de développement et d’agrandissement abordable et rapide. Parmi ses clients se trouvait l’ancien Shah d’Iran, Reza Shah, alors en exil sur l’île. Quand les jeunes soldats mauriciens s’embarquèrent pour aller épauler l’effort de guerre des Alliés, il leur proposa de laisser un souvenir photographique à ceux qui restaient. Il photographia ainsi des centaines de soldats, et certaines de ces photographies aux bords blancs dentelés existent encore aujourd’hui, dans les familles, et sont souvent tout ce qui reste de l’existence de ceux qui ne sont pas revenus.

 Quand le M.V. Atlantic accosta à Port Louis avec son lot d’exilés et que ces derniers furent acheminés vers le camp de réfugiés situé dans l’enceinte même de la prison de Beau Bassin, mon père obtint le contrat de les photographier pour fins d’identité. C’est ainsi qu’il fît la connaissance d’Hugo Hornung. Par la suite, il alla souvent lui rendre visite au camp de Beau Bassin. Un jour, à force de patience, de promesses et de cajoleries, mon père obtint la permission du commandant du camp de l'emmener chez nous, sous condition de le ramener avant le couvre-feu. Je me souviens de ces jeudis après-midi où Hugo Hornung venait à la maison et partageait notre table. Ma mère fouillait parmi ses meilleures recettes, allait cueillir quelques légumes frais de notre potager et empruntait un peu de riz à la voisine. Malgré le rationnement obligatoire qui sévissait et le manque de victuailles, ces jeudis prirent vite des allures de fête. Mon père souriait, je le sentais heureux, Hugo Hornung lui était très reconnaissant. Lui-même photographe, il parlait chiffons avec mon père et enseignait les théories de base à son ami autodidacte. Ces moments sont restés gravés dans ma mémoire et me feront toujours sourire, mais ce qui demeure un mystère pour moi est le fait qu’ils arrivaient à communiquer, à parler de composition, de perspective, de lumière, de l’harmonie des formes et du moment photographique décisif, malgré le peu d’anglais dont mon père disposait. Cela m’a donné confiance en l’avenir de l’homme, même si des êtres parlant la même langue ou le même dialecte arrivent à s’entretuer pour des peccadilles, car ce n’est pas nécessairement la similitude de leurs dialectes ou leurs ressemblances physiques qui unit les hommes, mais bien le don de soi.

Longtemps après qu’Hugo Hornung ait rejoint la Palestine et ouvert un studio de photographie à Haifa, mon père entreprit de m'inculquer ces mêmes théories qu'il avait reçues si généreusement d'un autre. Et je bus dans cette passion comme une terre aride pendant une pluie diluvienne. Bien plus tard, ayant été accueilli au Canada, j’entrepris de partager cette même passion avec des centaines d’étudiants, au Cégep du Vieux Montréal. Puissent-ils un jour en faire autant et transmettre leur ferveur, leur message de paix et d’amitié à d’autres interlocuteurs, de l’autre côté du monde!

Puis les années passèrent. On reçut quelques lettres de notre ami, ses affaires allaient bien, il s'était marié. Mon père, pour sa part, n'écrivait pas beaucoup à cause de son anglais très élémentaire, mais cela ne découragea pas Hugo Hornung. Un ami est un ami, même s’il est loin, et rien ne pouvait lui faire oublier son ami mauricien. Un jour, alors que les missives entre Haifa et Rose Hill se faisaient de plus en plus rares, nous reçûmes la visite de deux matelots de la marine marchande israélienne. C’étaient des amis d’Hugo Hornung. Il avait pensé à nous envoyer ses meilleurs amis, tout comme Alphonse Daudet le fit un jour, depuis son moulin, en demandant à son meilleur ami de visiter ses grands-parents.

Mais ce qui devait arriver arriva, et on perdit trace de notre ami. Je résidais au Canada depuis une trentaine d'années déjà lorsque je reçus un courriel d'un certain Isaac Cohen, résidant au nord de Tel-Aviv, qui avait vu mon site Web sur l'île Maurice. Il s'intéressait à la vie dans des îles et voulait en savoir davantage. On échangea quelques  courriels, et un jour, j'eus l'idée de lui parler d’Hugo Hornung. Il trouva l'histoire si émouvante qu'il décida de téléphoner à quelques amis d'Haifa. Il tomba sur la famille Hornung dès le troisième appel. Malheureusement, Hugo Hornung était décédé, et sa femme également. Mais il parla à leur fils, qui se souvenait très clairement des histoires que son père lui racontait sur l'île Maurice. J'eus bientôt Gabi Hornung au téléphone. Ce fût  une grande joie. Le lendemain, je reçus par courriel cette fameuse photo, prise par mon père en août 1945, et que je voyais pour la première fois.

Philip Lim

 

 

Philip Lim

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