Le rire en bandoulière
Gilbert Duclos prend la vie avec un grain de sel et de fantaisie

PAR HÉLÈNE DE BILLY

 

L'article qui suit a paru dans la sélection du Readers Digest du mardi 14 février 2006.

 

"Au printemps de 1998, la Cour suprême du Canada rend un jugement qui va bouleverser la vie de Gilbert Duclos. Après une longue bataille juridique, le plus haut tribunal du pays donne raison à l’inconnue qui le poursuit pour atteinte à sa vie privée. Le photographe a immortalisé la jeune femme sans son consentement dans un lieu public. Bafouant une tradition qui a fait la renommée des Robert Doisneau, André Kertész et Henri Cartier-Bresson, le jugement de la Cour suprême invoque un «droit à l’image» qui risque de modifier sensiblement le métier de photographe au Québec. Car ce droit à l’image semble surtout renvoyer à un droit de vendre son image. Gilbert Duclos est atterré.

«Pour moi, la rue est un espace de liberté, à l’écart du commerce. C’est comme si, tout à coup, on m’interdisait l’accès à la poésie de la vie.»

Le photographe a mis sept ans à peaufiner sa réplique: un premier film, d’une durée d’une heure, dans lequel il défend avec vigueur sa profession. Produit par la maison Virage, La rue zone interdite aurait pu être un plaidoyer amer ou revanchard. Au contraire, ce documentaire est farci de propos légers et d’anecdotes amusantes. Certes, les menaces à la liberté artistique sont toujours inquiétantes. «Mais je suis d’un naturel optimiste et j’ai l’impression que mon message passera mieux dans la gaieté.»

Gilbert Duclos a grandi à Montréal, à deux pas du parc Belmont, dont son père assurait la gérance. De là, sans doute, son goût pour le burlesque de l’existence. Il faut inventer ses instants de bonheur, aime-t-il à dire. Une question de philosophie. Il ne s’agit pas de s’esclaffer à longueur de journée, mais de rester à l’écoute de l’insolite, de l’émotion, de l’imprévu.

Lui-même se décrit comme un flâneur. Une espèce rare, précise-t-il. Amoureux du bitume, il a usé ses semelles sur les trottoirs de maintes grandes villes. A Montréal, à New York, à Paris, il s’installe à la terrasse des cafés pour le simple plaisir de regarder passer la vie. Et s’il braque son objectif sur les passants, c’est pour nous faire partager ces petits bonheurs. «Imaginez un instant qu’on ne puisse plus montrer le quotidien!» s’exclame-t-il, soudain sérieux.

Dans le métier depuis 30 ans, il a signé des dizaines de portraits et de photoreportages pour des magazines québécois et anglophones, et ses photos de rue ont été exposées en galeries. Il a une prédilection pour les scènes cocasses, «ces clins d’œil que la rue nous fait». Parfois, c’est la bouille des gens qui accroche son regard d’humaniste. Mais, le plus souvent, c’est le comique d’une situation qui l’attire, le contraste qui peut surgir à l’improviste entre une personne et son environnement. Il a aussi immortalisé nombre de «p’tits vieux», comme il les appelle.

«La vieillesse nous déforme, philosophe ce jeune quinquagénaire. C’est comme si on devenait plus caricatural en prenant de l’âge. Mon père a 92 ans et il s’amuse encore beaucoup. Si l’on n’est pas affligé par la maladie, ça peut être drôle de vieillir. On va tous passer par là, alors mieux vaut en rire.»

Pour ce poète de la pellicule, la rue est un fabuleux metteur en scène, capable de nous administrer quelques belles leçons de vie. Il suffit de savoir regarder. «Mais les gens sont trop pressés pour se laisser émouvoir.»

Il y a du Chaplin dans Gilbert Duclos, qui n’hésitera pas à se livrer à une pitrerie pour arracher un sourire aux grandes personnes. «Dans 90 pour 100 des cas, ça marche!» Mais ne lui demandez pas de raconter une blague. D’ailleurs, ceux qui le font l’ennuient. La vogue des humoristes s’explique, selon lui, par le manque de poésie dans nos vies.  «On est happés par nos télés et nos ordinateurs. On consomme de la culture. On ne veut rien manquer. On n’est plus capable de s’arrêter aux joies de la simplicité.»

Pourquoi se prendre au sérieux quand un peu de fantaisie rend l’existence tellement plus facile? Ce qui compte, dit-il, c’est le bonheur de la rigolade. «Durant le montage de mon film, avec ma collaboratrice Annie Jean, on n’arrêtait pas de rire. Les gens devaient se demander ce qu’on faisait. Pourtant, c’était tout simple. Tous les matins, elle m’accueillait avec un pompeux «Monsieur Duclos». On s’était inventé un langage. Ce qu’on a bien travaillé!»

L’humour, Gilbert Duclos s’en sert aussi pour entrer en contact avec les autres. Quand il tire ses portraits, il aime bien dérider ses sujets, créer une connivence. Au printemps dernier, quand il est arrivé pour photographier  Oscar Peterson en vue de l’émission d’un timbre à l’effigie du grand artiste (voir notre article page 84), le jazzman était assis à son piano, prêt pour la séance. Le photographe s’est accroupi devant lui avec son appareil en se contorsionnant exagérément, dans une sorte de pose grotesque.

«Oscar a ri, se souvient-il. Alors, je me suis dit: Tout va bien.»  

 


Gilbert Duclos est né à Montréal en 1952. Après des études en photographie au Cégep du Vieux-Montréal, il exerce le métier de photographe professionnel dans le domaine de l'édition depuis 1975. Il collabore également à plusieurs publications ainsi qu'avec de nombreuses institutions du milieu culturel et d'affaires. Il travaille depuis 25 ans à une série d'images sur les villes. En 2001, il publie le recueil de photographies Gilbert Duclos 1977-2001. Il a pris part à différentes expositions solos et de groupe.
 

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