Un certain matin pluvieux de mai à Curepipe, Île Maurice, les carillons de l'église Sainte-Hélène annonçaient un baptême. Mon jeune frère James, né quelques semaines plus tôt, allait être baptisé. Pendant la cérémonie, notre père François Lim prit une photo mémorable. La lumière était belle, en clair-obscur. On pouvait y voir la marraine tenant mon frère dans ses bras, le parrain, très solennel ainsi que le sacristain et l'officiant, Monseigneur James Leen, coiffé de sa mitre dorée, en demi-silhouette et faisant le geste ultime qui accompagnait les mots: « Ego te baptizo ».

Cette photographie est restée sur nos murs pendant des décennies. Elle était devenue une icône dans notre subconscient collectif. La qualité de l'éclairage, la parfaite composition ainsi que la capture du moment décisif ont certainement dû nous influencer subliminalement dans nos quêtes respectives de l'image.

Notre père François était à l'époque propriétaire de deux studios de portraits photographiques, l'un à Rose Hill et l'autre à Curepipe. La photographie faisait donc partie de notre quotidien et nous avons toujours été familiers avec ses procédés, physiques ou chimiques. Au fil des années, nous avons dirigé nos regards vers les œuvres d'Henri Cartier-Bresson, Robert Kapa, Yousuf Karsh, Arnold Newman, Robert Doisneau, Henri Kertesz et des dizaines d'autres. Durant la deuxième moitié des années 1960, nous fîmes, toute la famille ainsi que notre ami David, beaucoup de photographie. Nous poursuivions notre quête de l'image au studio, en chambre noire et parmi les paysages enchanteurs de la nature, souvent à des heures indues. Et quand nous ne pouvions sortir, nous entamions des discussions profondes sur nos photographes préférés.

Mon séjour en Chine et mes voyages en Asie m'avaient donné un certain goût pour le paysage chinois. Mes images, peu importe où je les prenais, évoquaient souvent un certain dépouillement oriental. Pendant ce temps, François s'interrogeait sur ce qu'un portrait devrait révéler. Il admirait beaucoup Yousuf Karsh, et il adopta l'approche psychologique de ce dernier ainsi que sa façon d'éclairer un sujet. Il photographia par la suite des hommes d'État, des politiciens, des peintres, des musiciens et des journalistes. James, pour sa part, était attiré par le graphisme et l'insolite. Également musicien, il voulait amalgamer sa musique et sa vision photographique. Quant à ma sœur Ann, elle se penchait sur la vulnérabilité et l'innocence des enfants.

Toute cette effervescence autour du Studio Lim, de la librairie du Cygne, du Flower Pub et du Magic Lantern me faisait penser, à moindre échelle, à l'effervescence italienne du Quattrocento. À toute heure de la journée, on échangeait avec nos amis photographes, peintres, musiciens, graphistes, écrivains et journalistes. C'était une époque magique et James en était un catalyseur puissant. Ses propos et ses recherches techniques nous encourageaient à continuer. Entre 1965 et 1970, nous fîmes plusieurs expositions à la Galerie Max Boullé de la ville de Rose Hill. Voici ce qu'une écrivaine mauricienne avait publié, à l'époque, dans un quotidien local :

Exposition Lim: un sommet de l'Art Photographique

La famille Lim, c'est un peu comme la famille Brontë: elle a le virus de la photographie dans le sang comme l'autre l'a de la littérature. Cette exposition de François, Philip, James et Ann Lim est d'une extrême diversité d'inspiration. Oui, on peut parler d'inspiration, car ces artistes interprètent un geste, un paysage, un nu, comme le font un peintre, un poète, un musicien ou un sculpteur, selon la dimension de leur sensibilité individuelle.

C'est un éventail de réceptivités et de perceptions différentes où l'on retrouve, cependant, un lien spirituel, comme en une symphonie se retrouve le thème initial. Ici, la trame essentielle, le fil conducteur sont la magie. Une magie qui transcende l'objet. Une sorte de prestidigitation picturale, si l'on peut oser cette expression.

Cette galerie de photographies d'un art très subtil et raffiné est une osmose d'ombres et de lumières qui crée des paysages et des formes irréels comme entrevus à travers l'euphorie ou le délire.

On pense à ces llluminations de Rimbaud, à ces silences, ces nuits où il voulait « noter l'inexprimable » et « fixer des vertiges ».
Il y a ces longs chemins de silence qui semblent monter à l'assaut de l'Infini. Il y a cette barque solitaire sur la solitude immense de la mer, qui ont l'air de confronter leur isolement. Il y a ces arbres en partance éternelle vers des horizons secrets, cette Cathédrale des bois dont les frondaisons résonnent telles des orgues. Des paysages irradiant une lumière glacée - ainsi cette Voie lactée - alors que d'autres évoquent le largo d'un crépuscule d'automne. Il y a enfin toute la grâce de l'enfance dans la spontanéité de ce geste d'une petite fille (Little Lady), dans le sourire de ce petit garçon à l'écoute de l'avenir.

Mais c'est aussi la recherche d'un monde nouveau à travers les images de James : celui qui penche le plus vers l'irréalité, avec Pêcheurs d'étoiles, Paraglyphe, Ballet aérien, notamment, où il excelle à cerner le trait insolite, à lui donner un sens énigmatique.

Que de talent dans ce quatuor Lim.

MAGDA MAMET

En 1972, James vint vivre au Canada. Occupé par son boulot et sa famille, il ne put s’adonner à sa passion pour la photographie pendant 36 ans. Mais en 2008, il acheta un nouvel appareil et se remit à son art. Quelle surprise et quel bonheur ! C'était comme s'il n'avait jamais cessé de faire de la photo pendant toutes ces années ! Sa vision avait mûri, le graphisme de ses images était prodigieux, et son sens exceptionnel du moment décisif était intact. Même si ses sujets sont souvent contemporains et d'une géométrie exquise, on peut deviner l'emprise ancestrale à travers ces perspectives brumeuses de Toronto, ou dans les espaces infinis enveloppant une barque solitaire... Aujourd'hui, pour notre plus grand bonheur, les images de James continuent d'enrichir notre patrimoine visuel.

Philip Lim

Pour voir les photographies de James Lam
 
     
 
 
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